Malek Ouary : Une œuvre à lire, une légende à raconter
A l'instar de Mourad Bourboune, ou de Norddine Aba, Malek Ouary est l'un des écrivains kabyles qui a produit une œuvre majeure, mais qui est peu lue de ses compatriotes : ses livres ne sont ni édités, ni réédités en Algérie, et ses écrits sont absents des programmes scolaires. Frappé d'anathème par le pouvoir algérien, à cause de sa chrétienté, il n'en demeure pas moins qu'il reste un écrivain enraciné, nourrit de sa culture ancestrale qu'il a divulguée aussi bien à travers des ondes radiophoniques, que dans ses différents écrits : journalistiques et littéraires.
Il avait encore beaucoup à apporter et à donner à la littérature algérienne d'expression française, autant qu'à la langue berbère elle-même. A titre d'exemple, ses Poèmes et chants de Kabylie, écrits initialement en français, il les a réécrits, en berbère, quelques années avant sa mort, pour le compte des éditions Bouchène, à Paris. Oui, il avait beaucoup encore à dire, à écrire, le grand Ouary ! Avait-il le temps de lire ce que produisent les jeunes écrivains algériens ? Ecoutons-le : «Il est évident que quand je n'écris pas, je lis. Mais c'est surtout des ouvrages d'histoire ou des documents ayant trait au domaine berbère. Etant donné mon âge, je consacre quasiment tout mon temps à la mise au point de mes écrits, car j'estime que j'ai beaucoup à laisser…» Ces propos, quelque peu, prémonitoires, étaient des éléments de réponse à la question sus-évoquée, lors de l'interview qu'il nous a accordée en avril 2001, pour le compte du journal Izuran. Propos «prémonitoires», car, sans le savoir, le temps pressait vraiment pour le grand homme. Dans le seul courrier que nous avions échangé, après la publication de son interview, il avait émis le vœu de nous revoir : « Lors de mon prochain passage à Paris, écrit-il, je vous ferai signe en vue d'une rencontre pour mieux faire connaissance.» Hélas, la vie en avait décidé autrement. Il décéda, subitement, quelques mois après, en décembre de la même année. Il était clair que, ayant trouvé quelque part en nous un lien, sinon, « une voix » pour communiquer avec son pays et son peuple, il était heureux de faire connaître son attachement viscérale à sa terre matrice, par le travail acharné qu'il avait consacré, tout au long de sa vie, à sauver de l'oubli bien des pans de la culture de ses père ; d'abord par le biais de la radio, lors des émissions qu'il animait sur « le folklore kabyle », dans les années 40, puis de l'écriture. Les études secondaires, du grec et du latin ( appelées à l'époque, les humanités), et, plus tard, les études supérieures de littérature et de philosophie, qu'il avait menées avec brio, si elles avaient permis à l'écrivain une profonde connaissance des cultures en rapport, par contre, elles n'ont jamais influé sur son orientation littéraire : son terreau culturel reste exclusivement, du moins, foncièrement l'univers berbère. Son but, nous confiera-t-il, était de « montrer qu'on avait une culture valable, qu'il faut récupérer, conserver et développer.» Malek Ouary s'en nourrit. Il s'en nourrit et « sème », à son tour, les graines qui contribueront à donner de meilleures récoltes pour les générations à venir. Ainsi, la culture berbère se renouvellera sans cesse, fructifiée et sans dégénérer, avec une vigueur à même de permettre son adaptation aux besoins d'expressions modernes. C'est là, du moins, ce que nous croyons saisir du sens que le grand écrivain donnait au travail d'intériorisation et d'écriture, auquel il s'était profondément attelé, sa vie durant. Dans ses romans, son besoin de fixer et de sensibiliser le lecteur non berbérophone à la vigueur expressive du berbère, allait jusqu'à émailler ses textes de plusieurs termes de cette langue. Dans Le grain dans la meule, cette « intrusion lexicale » est doublée d'un aspect didactique qui contourne, merveilleusement, les usages de la syntaxe française, au profit d'une tournure originale kabyle, rendue dans la langue de Molière. L'exemple le plus édifiant est révélé dans cette expression : « Ohé, père, te dit l'oncle Brirouche, viens maintenant, maintenant ! » Quant aux titres de ses trois romans : Le grain dans la meule, La montagne aux chacals et La robe kabyle de Baya, la combinaison de leurs éléments linguistiques ne souffre d'aucune équivoque quant à l'univers kabyle auquel ils réfèrent, et qu'ils mettent en relief. Notre prétention, ici, n'est pas - et c'est une évidence - de prétendre cerner l'écrivain et son œuvre en si peu de mots, mais juste marquer, par une évocation, même sommaire, la grandeur et la modestie de l'écrivain disparu. Malek Ouary est un monument littéraire. On en parle souvent comme d'une légende, mais rarement de sa plume. Le devoir des spécialistes ne serait-il pas de mettre au grand jour, par des études appropriées, l'homme et son oeuvre, afin de faire connaître, dans son pays, l'une des figures dominantes de nos hommes de lettres, et par là même inciter les gens à sa lecture?
Ahcène Bélarbi
Malek Ouary est né le 27 janvier 1916 à Ighil Ali, en Kabylie, dans le massif des Bibans dans la wilaya de Bgayet. Il s'installa en France en 1958 où il a travaillé en tant que journaliste à l'ORTF. Par la suite, il travaille comme journaliste à Radio-Alger. Malek Ouary est décédé le 21 décembre 2001 à l'âge de 85 ans à Argelès-Gazost.
source: kabyle.com |